Cher lecteur, aujourd’hui on se consacre à un ouvrage qui a fait pas mal parler de lui, fin 2018 sur la scène indépendante, et que votre serviteur vient de terminer, Contro Natura.

Mirka, la femme orchestre

Pour les formalités, sachez, chers amis, qu’il s’agit d’un omnibus, donc un récit complet, ou une intégrale si vous préférez (moi-même j’ai encore du mal à différencier les formats), et surtout, que Glénat Comics le propose au prix très modique de 20 euros (prends en de la graine Panini). Oui, tu as bien lu, plus de 400 pages de comics pour 20 balles, et quelles pages! Mais on y reviendra plus tard.

L’oeuvre est signée Mirka Andolfo, auteure et dessinatrice italienne, qui après avoir collaboré avec les deux grandes maisons, nous propose son propre récit et surtout son propre univers, dont elle a réalisé le scénario et les dessins. Et je dois avouer, à titre personnel, que suis très sensible à la démarche de l’Auteur au sens large, à savoir une personne en charge de la majeure partie, voire de la totalité de l’oeuvre, permettant une continuité générale au niveau du travail fourni. Bien sûr cumuler des talents de scénariste et dessinateur/trice est une denrée rare, et il faut que les deux compétences puissent s’allier dans une certaine alchimie, ce qui est à mon sens le point fort de Contro Natura.

couverture
Non, il ne s’agit pas d’une aventure de Lara Croft au pays des furrys

Le retour du péché originel

Le récit nous emmène, comme le laisse entrevoir la couverture, dans une société peuplée d’animaux anthropomorphes, plus précisément dans la ville de New Roark (ça ne s’invente pas). Au sein de cette société, les différentes races cohabitent, à l’image de notre héroïne, Leslie, une truie, vivant en collocation avec sa meilleure amie, Trish, une souris, et ayant pour meilleur ami, Derek, un bouc homosexuel. Non, vous ne rêvez pas, c’est bien le postulat de l’histoire. Mais on se rend compte, au fur et à mesure du récit, que celui-ci est volontairement exagéré, du fait de la présence de races animales, pour questionner notre rapport aux différences, à la tolérance et à l’acceptation.

Car dans cette société colorée et, de prime abord, mignonne, presque kawaï, les unions considérées comme « contre-nature », sont prohibées, à savoir les unions entre membres d’espèces différentes, ou de même sexe. Problème pour Leslie, la petite cochonne rêve régulièrement du grand méchant loup, et ce, de manière très… explicite. L’interdit s’avère donc être aussi un des traceurs importants du récit surtout que, derrière la façade, se cache un contrôle social formel dur envers les citoyens de New Roark.

Sweet Dreams

rêve
Les nombreuses scènes de rêves mettent en avant le fameux personnage du loup, incarnation du fruit défendu

Ces rêveries constituent d’ailleurs un récit parallèle ici, qui va, avec l’avancement de l’intrigue, venir progressivement s’entrelacer avec la trame de fond, pour donner un sens, et surtout une tournure très inattendue à l’histoire, à compter du chapitre 4, sur les 12 que compte Contro Natura, mais je n’en dévoilerai pas plus, Contro Natura est une histoire qui s’apprécie sur la durée. Dans une vidéos traitant de l’oeuvre, j’ai entendu qu’on y venait pour le dessin, et qu’on y restait pour l’histoire. A titre personnel, je confesserai y être venu pour l’histoire et y être resté pour le dessin. En effet, comment ne pas évoquer le travail sublime de Mirka Andolfo sur la partie graphique. C’est chaud, c’est rond et c’est sexy en diable. Pas une once de pornographie à l’horizon, à peine un érotisme plein de suggestivité et de nuance, tout en finesse.

kawaï
Difficile de ne pas voir une légère filiation manga dans certaines expressions faciales. Kawaï !

Certains pourront y trouver un aspect presque manga dans le dessin, mais n’étant pas du tout lecteur de ce média, je ne me prononcerai pas sur le sujet. D’autres pourraient faire un raccourci rapide, en évoquant un trait et un dessin très « féminin », mais là aussi je m’inscrirais en faux et évoquerais l’aspect très « européen » du rendu global. On trouve ici le compromis parfait entre l’aspect dynamique mais parfois très anguleux et carré du comics US, et le rendu de la BD européenne, mâtiné d’un soupçon d’inspiration japonaise, le tout délicatement enrobé dans une ambiance pastel, à base de couleurs claires, de voiles, et d’effet de transparence, donnant à Contro Natura, cet aspect surnaturel qui fait sa force.

Je, tu, ils aime(nt)

Tu l’as compris, je ne taris pas d’éloge sur le partie graphique de Contro Natura. On a envie de se blottir contre notre anti-héroïne, dodue et maladroite pour savourer quelques sushis en sa compagnie, ou de se laisser emporter par cette atmosphère cotonneuse dans laquelle nous mènent les différentes scènes de rêve de l’ouvrage. Le ressenti très sensoriel qui se dégage du récit joue beaucoup dans l’expérience de lecture, mais pour peu que l’on y rentre, le plaisir n’en est que plus grand.

On a droit ici à un très bon travail sur la caractérisation des personnages, complémentaires de l’identité graphique de chacun

Surtout que, j’y reviens, Contro Natura est loin d’être innocent et enfantin, Mirka Andolfo en profite pour questionner nos modèles de société, eux bien humains (quoique), au travers de ce rapport au « fruit défendu », à la transgression, au libre arbitre, la prédestination, le spécisme et aux mœurs en général. D’autant, que la place de l’espèce centrale ici, à savoir les cochons, ainsi que la présence d’un personnage dénommé Napoléon, renvoie directement à une oeuvre phare de la littérature traitant de la métaphore humain /animaux, en l’occurrence la Ferme des Animaux. L’hommage à peine dissimulé à l’oeuvre de George Orwell pousse le questionnement très loin et l’on se retrouve, au final, devant une parabole de nos société modernes, à l’heure des avancées sociétales qu’elles connaissent et de leur perceptions par les citoyens.

Contro Natura est donc loin d’être un magnifique écrin vide, mais bel et bien une franche réussite, avec différents degrés de lecture, un récit qui questionne le lecteur sur son propre rapport à l’autre. Et pour ceux qui en douteraient, fermez les yeux, laissez vous aller, et rendez-vous à Tijoux.

Note globale

5 étoiles

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s