Cher lecteur, aujourd’hui je te propose un petit billet sur un phénomène que nous, lecteurs de comics, et même lecteurs tout court, sommes nombreux à expérimenter, celui de la PAL.

De l’accumulation…

Mais tout d’abord, pour les non-initiés, la PAL, qu’est-ce c’est ? Et bien c’est tout simplement l’acronyme de Pile A Lire, à savoir la pile de comics, et plus généralement de livres accumulés, et qu’il nous reste encore à lire, et qui a tendance à s’agrandir au fur et à mesure de nos achats.

Certains ne dénombrent même plus les achats compulsifs en convention et festivals, d’autres cèdent au démarchage et à  la comm’ appuyée, parfois à l’extrême, de certains commerçants IRL ou en ligne. Moi même, encore récent lecteur, je reste naïf et très réceptif à ce genre de discours. De plus, pour faire un parallèle avec mon précédent billet sur ma première année de lectorat, la tentation est grande de vouloir tout, tout de suite, et du coup, de sur-consommer en voulant se mettre au niveau des lecteurs expérimentés dès les premières semaines.

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Voila l’exemple d’une bonne grosse PAL (au passage merci à K.F.Comics de Comics Sanctuary pour l’autorisation)

La conséquence étant alors la multiplication d’achats, une impression amère que malgré toute la bonne volonté et un budget conséquent, le « retard », et les « lacunes » ne se gomment qu’avec le temps, le temps de lecture particulièrement… suivi généralement d’un appel de votre banque pour vous rappeler que vous encore dépassé votre découvert autorisé pour un Absolute ou un Omnibus, et que vous feriez bien de vous mettre à la diète.

… au nerf de la guerre…

Le budget parlons-en. Lire des comics demande un budget que je qualifierais de conséquent, supérieur à celui de la lecture dite classique, car ici point de format Poche, inférieur à 10 €. Certes la distribution en kiosque existe encore, mais on ne vas pas se mentir, le patient est en fin de vie, et Urban et Panini vont bientôt débrancher la prise, visiblement au profit du « tout librairie », y compris pour les soft-covers, destinés à rentrer dans un cercle de diffusion plus « professionnel ». Dès lors, le moindre achat tourne, au minimum, aux alentours de 15 €, ce qui place le comics un cran au-dessus de la BD franco-belge, et l’addition peut vite se montrer assez salée dès lors qu’on se tourne vers des formats plus nobles type Deluxe (environ 30 €), voire les Rolls du comics à savoir les Omnibus et Absolute (70/75 € en moyenne).

Mais quand on aime on ne compte pas, et l’on a tôt fait de craquer plus que de raison, même si des retours que j’ai pu avoir, la moyenne des dépenses se situe aux alentours d’une centaine d’euros mensuels. Rappelons, surtout en ce mois de janvier, que la lecture ne se plie que très peu au phénomène des soldes et que le tarif plein pot reste la norme, hormis des promotions exceptionnelles et temporaires de certains revendeurs qui relèvent plus du « aidez moi à liquider mon stock SVP », que du réel rabais à destination du consommateur, même s’il est possible de faire de bonnes affaires sur des titres phare, comme j’ai pu le faire pour le tome 1 de Lazarus dont j’ai parlé ici.

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Payer moins cher pour un comics, mais vous n’y pensez pas ?

… à l’ostentation

Mais alors, me direz-vous, pourquoi continue d’accumuler des lectures, parfois coûteuses, dont on n’est pas sûr d’avoir le temps de les lire et/ou de les apprécier, empressé que l’on est par le reste de la PAL d’une part, et le besoin, plus ou moins artificiel, de continuer à consommer de l’autre ?

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Dis moi ce que tu possèdes, je te dirai qui tu es

Plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte :

Déjà la responsabilité des éditeurs, qui au-delà du travail de qualité qu’ils proposent en règle générale, prennent parfois la décision de ne pas rééditer un comics passé un premier tirage. L’édition/impression c’est coûteux et l’entreprise cherchant la rentabilité, va alors prendre la décision de ne pas faire ré-imprimer, à grand frais, un livre qui n’a pas marché. Du coup, le lecteur, prisonnier du système, peut anticiper cela, en achetant tous les tomes d’une saga dont il n’a lu que le début, de peur, une fois le tome 1 dévoré, que le deuxième ne soit plus disponible. Le revers de la médaille étant que l’investissement peut-être lourd pour un comics que l’on ne va peut-être pas apprécier sur la durée. Ici, on a donc un arbitrage entre prévoyance et prise de risque.

Ensuite, comme je l’évoquais en préambule, le degré de sensibilité du consommateur au discours commercial. Je ne dénombre plus le nombre de fois où j’ai lu/vu/entendu les termes « indispensable », « à ne pas manquer », ou encore « il n’attend plus que vous », jouant clairement sur une corde sensible nous laissant penser que si l’on ne possède pas certains ouvrages, on n’est pas un « VRAI » fan de comics. Le commerçant est dans son rôle, le consommateur doit également endosser le sien, sous peine de voir son petit achat hebdomadaire de 15/30€ se transformer en tir au pigeon.

Enfin, et c’est le point qui me tient le plus à cœur, en tant qu’enseignant de sciences sociales, l’aspect ostentatoire d’un tel loisir. On entend ici le coté démonstration, à savoir la fonction de la collection qui est de posséder afin de définir qui nous sommes. Dans son ouvrage de 1970, « La Société de Consommation », le sociologue français Jean Baudrillard expose l’état de fait que les produits que nous consommons servent de plus en plus à définir notre identité, à nous « personnaliser », et à nous différencier les uns des autres.

On peut alors faire le parallèle avec le comics, ou tout autre loisir portant à la collection, où l’effet de signe que le lecteur renvoie, sert à définir qui il est, notamment au travers de la quantité d’œuvres qu’il possède, d’où l’intérêt de la PAL, afin de se positionner dans la consommation de masse. Dès lors, par effet d’imitation de ce que l’on peut voir sur certaines chaînes Youtube, on cherchera à posséder autant que tous les grands lecteurs et collectionneurs.

« Pour s’attirer et conserver l’estime des hommes, il ne suffit pas de posséder richesse ou pouvoir ; il faut encore les mettre en évidence »

Thorstein Veblen, sociologue américain (1857-1929)

La parenthèse sociologique étant terminée, prenons le soin de conclure. La PAL est-elle un symbole de la culture comics, culture ancrée dans la consommation de masse, américaine et pléthorique, ou répond-elle à des impératifs inhérents au monde de l’édition lui-même? Difficile à dire, chaque lecteur aura son interprétation, son vécu et son ressenti sur le sujet, mais une chose est sûre, c’est que pour ceux qui ont le courage et la gentillesse de lire cet article jusqu’au bout, vous allez tous jeter un coup d’œil vers votre chevet, votre bureau ou la bibliothèque la plus proche en vous demandant : « combien il m’en reste encore à lire déjà? »

Allez, à la prochaine

Une réflexion sur “Edito : PAL, binge reading et consumérisme

  1. Intéressante reflexion, qu’on ne voit pas souvent sur les blogs. Ca me donne envie de m’y mettre aussi, prisonniers que l’on est, blogeurs, de notre PAL et de notre chaîne de billets à publier dans la frénésie de l’actu.
    Perso je lis plus de BD que de comics (je refuse le kiosk et les séries comics) et ma PAL est toujours dramatique. La frustration du coup repose surtout sur la difficulté à dégager du temps pour relire et n’être que dans la découverte. C’est bien mais relire des BD qu’on a aimé c’est important aussi. Perso je dois plus être à 50€ par mois je dirais, par-ce que je sollicite pas mal les SP (notamment numériques), que je pioche en bibliothèque et que je tape dans l’occasion pour, justement, pas mal de « must-have one-shot de comics avec un dessinateur qui tue. Dernièrement la série des Batman de Sale/Loeb, le Xforce et le spiderverse de Coipel ou les graphic novels d’Esad Ribic. Je recherche plus la biblio d’auteurs majeurs que le suivi d’une actu qui reste graphiquement (pour les comics) assez faible en moyenne.

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