Salut tout le monde et bienvenue dans ce nouveau format d’article sur le blog. Comme le titre l’indique aujourd’hui pas de reviews de lecture ou de découverte mais une interview d’une personne du comics (français ou autre). L’idée me trotte dans la tête depuis quelques temps afin d’apprendre plus en détail comment l’industrie du comics travaille. Quel est le travail au quotidien d’un dessinateur ? D’un éditeur ? D’un coloriste ? Vous voyez l’idée. On espère être en mesure de vous proposer régulièrement ce type d’article mais comme vous vous en doutez ça demande beaucoup plus de préparation qu’une review et tout ne dépend pas de nous.

Pour ce premier numéro, c’est Basile Béguerie qui a accepté de répondre à nos questions et bien sûr on l’en remercie grandement. Basile travaille chez Casterman et est depuis quelques mois l’éditeur du label Paperback, la ligne comics de Casterman. On en a déjà parlé sur le blog avec les quatre premiers tomes de leur collection qui sont tous des petites pépites sur lesquelles vous pouvez foncer (Mech Academy, Au temps de reptiles, Magnus, Apocalyptigirl). Trêve de présentation passons maintenant aux questions / réponses.

Peux-tu te présenter ? (ton parcours professionnel, les écoles que tu as faite)

Alors, pour résumer et faire très court, j’ai fait des études d’économie, qui ne me plaisaient pas, avant de bifurquer sur un master de langue et civilisation anglophone. Suite à ça, j’ai fait un peu par hasard un premier stage en édition chez J’ai lu, avant d’enchaîner sur un stage chez Casterman (qui occupait les mêmes locaux à l’époque). C’est à l’issue de ce stage que j’ai décroché ma première traduction professionnelle. Un an et quelques plus tard, Casterman m’a rappelé pour me proposer un poste d’assistant d’édition. J’y suis resté plusieurs années, en continuant la traduction en parallèle le soir chez moi. Au bout d’un moment, j’ai eu envie de faire autre chose et comme je voyais que personne ne s’occupait vraiment de la partie anglosaxonne du catalogue, j’ai proposé à mon supérieur, Benoit Mouchart le directeur éditorial, de créer un petit label spécifiquement destiné aux comics. Il a présenté l’idée avec enthousiasme à la directrice, Charlotte Gallimard, et Paperback est né ! Je suis du coup devenu éditeur freelance à mi-temps.

Peux-tu nous présenter les deux casquettes que tu as maintenant chez Casterman ?

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Je n’ai en réalité qu’une seule casquette chez Casterman ! La traduction est une activité indépendante, que j’exerce aussi bien sur certains de mes titres que pour d’autres maisons (qui ne font pas que de la bd, il m’arrive de traduire des romans et des livres jeunesse).
En tant qu’éditeur donc, je suis responsable de sélectionner et d’acquérir les droits d’un certain nombre de titres à l’année pour alimenter Paperback, ainsi que tout roman graphique susceptible de paraître directement sous l’étiquette Casterman. C’est le cas sur deux titres de l’an prochain d’ailleurs.

Comment l’idée de créer un label comics est-elle venue ?

En ayant passé pas mal de temps sur une bonne partie du catalogue Casterman, je me suis rendu compte de sa dimension internationale. On publie des auteurs italiens, espagnols, allemands, argentins, japonais, néozélandais… et américains, comme Craig Thompson ou David Mazzucchelli. En revanche, nous n’avions pas de collection pour accueillir de la bd américaine dite « de genre », contrairement à ce qu’on faisait en manga avec Sakka. D’où l’idée de proposer à la direction de créer un label, puisqu’il y avait de super séries et one-shots qui n’étaient toujours pas édités en France.

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Combien de personnes sont impliqués sur le projet Paperback et quels sont leurs rôles ?

Il y en a beaucoup plus qu’on pourrait le penser en réalité car Paperback s’appuie sur toute la structure Casterman. Ainsi, à part moi, on trouve un directeur éditorial (qui approuve ou non les projets que je sélectionne), un directeur artistique et des graphistes pour s’occuper des couvertures et de la maquette intérieure, le service fabrication qui traite avec les imprimeurs, le marketing, le juridique, la compta, la presse… Sans parler de la distribution, de la diffusion et des intervenants extérieurs (lettreurs, traducteurs). Disons que je suis le seul à trouver les titres, que je soumets à approbation, mais je ne suis certainement pas seul pour faire vivre la collection ! Il faut compter au moins une trentaine de personnes, à des degrés divers d’implication, dont le rôle compte tout autant que le mien.

Est-ce que tu peux nous expliquer le travail au quotidien de gestion d’un label d’édition ?

Répondre à des mails.

Plus sérieusement, il y a une partie de veille, je dois faire attention à ce qui sort ou ce qui va sortir aux US, contacter les éditeurs pour demander des pdf, négocier l’achat de droits, établir un calendrier de sortie en concertation avec mon responsable et le marketing, et puis il y a toute la partie de suivi éditorial : gérer les traducteurs, les lettreurs, les correcteurs, discuter des couvertures avec le studio graphique, s’assurer que les bouquins seront prêts en temps et en heure… et puis répondre à des mails. Ça occupe bien !

Comment se passe la sélection des tomes que vous voulez publier ?

Je regarde tout ce qui sort aux US, je cherche des œuvres offrant une originalité graphique et/ou narrative, et je fais toujours en sorte de me demander s’il existe un public pour elles en France. Je n’ai pas vocation à publier de l’expérimental absolu ou de l’ultracommercial qui tache, je cherche la voie médiane. Ça peut paraître un peu bateau dit comme ça mais c’est une réelle préoccupation et ça tient parfois du numéro d’équilibriste. J’édite très peu de titres par an, je ne veux pas les envoyer au casse-pipe en sachant d’emblée qu’ils n’auront aucune chance.
Après, je n’ai pas le dernier mot, c’est au directeur éditorial de décider si tel ou tel album intégrera la collection. Je propose et il dispose !

Ensuite comment se passe la phase d’achats des droits de publication des œuvres ?

D’abord il faut contacter l’éditeur américain pour s’assurer que les droits sont disponibles. Ensuite on fait une offre, avec un minimum garanti et un pourcentage de royalties. Et puis l’éditeur fait une contre-offre et on discute jusqu’à arriver à un compromis raisonnable pour tout le monde. On récupère les fichiers HD, on lance la traduction, puis le lettrage, etc…

Est-ce que vous pouvez arriver à des phases compétitives avec les autres éditeurs ou cela se passe-t-il toujours dans la bonne humeur ?

Il arrive parfois qu’on se retrouve en compétition avec d’autres éditeurs sur des titres. Dans ce cas, il y a une mise aux enchères. C’est un petit milieu de passionnés et nous n’avons pas tous les mêmes moyens donc lorsqu’on perd l’enchère, il faut relativiser. Aucune méchanceté ou mauvaise humeur, on ne peut pas tout avoir. Il m’est arrivé de voir deux ou trois titres que j’aimais beaucoup me passer sous le nez, mais ça me motive simplement à en chercher d’autres pour les remplacer. De toute façon, je ne suis pas dans une logique de machine de guerre, je ne peux pas prendre des risques financiers inconsidérés.

Avez-vous carte blanche sur les choix de publication du label ou devez-vous suivre une ligne directrice ?

Non, il n’y a pas de contrainte autre que d’avoir des BD accessibles et originales. C’est déjà beaucoup !

Quel serait le comics que tu rêverais pouvoir éditer chez Paperback ? (passé ou présent et sans considération de droits déjà acquis)

Oh purée… Sans considération de droits déjà acquis : Stray Bullets, de David Lapham. La plus grande série polar de l’histoire de la bande dessinée. Je tuerais pour la traduire et l’éditer.
Mais j’hésite avec Love and Rockets, des frères Hernandez. Un chef d’œuvre absolu et injustement pas assez connu.

Quel artiste ou scénariste souhaiterais-tu publier coûte que coûte ?

Ça rejoint un peu la question précédente, non ? 🙂

Il y a bien sûr d’autres artistes que je rêverais d’éditer mais pour certain-e-s d’entre eux/elles je ne préfère rien dire pour le moment pour ne pas me porter malheur !

Et si je pouvais, je publierais absolument TOUT ce que fait James Stokoe.

Se lancer dans le paysage comics français ça oblige à trouver un élément différenciant, quel a été votre choix là-dessus ?

L’idée maîtresse était de présenter ce que la création BD américaine peut offrir de plus intéressant, tout en restant accessible au grand public. Je n’ai pas de licence sur lesquelles m’appuyer, pas de Deadpool ou de Batman. Mais du coup, pas besoin d’un guide de lecture alambiqué pour savoir par où commencer. Tu veux lire une histoire d’amitié et de robots géants ? Prends Mech Academy, y a trois tomes, point barre. Tu veux lire une histoire d’orcs qui se tapent sur la tête et se découpent le zobe ? Voici Orc Stain.
Et petit à petit, l’idée est de construire la réputation du label pour que chaque sortie, suffisamment rare, intrigue le public. « Ah tiens, une nouvelle série chez Paperback ? ça parle de quoi ? D’un robot immortel qui cogne des nazis et des fourmis géantes à coups de panneaux de signalisation ? Ok, je vais jeter un œil. » Bon, du moins, c’est mon objectif !

Est-ce que produire du contenu original pourrait être une option pour Paperback ?

Oui, absolument. Casterman est parfois l’éditeur principal d’auteurs étrangers et j’adorerais accueillir des œuvres qui ne pourraient se faire directement aux Etats-Unis pour diverses raisons.

En tant que lecteur, plutôt Marvel ou DC ?

Je suis les auteurs, pas vraiment les personnages. Ceci étant, DC a The Dark Knight Returns et Watchmen, deux oeuvres qui n’ont absolument aucun équivalent chez Marvel. Et puis j’ai grandi avec les dessins animés de Bruce Timm et Eric Radomski.

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Alors du coup je vais plutôt répondre sur des lectures récentes. Chez Marvel : X-Men Grand Design, d’Ed Piskor, chez DC, Batman : Creature Of The Night, de Kurt Busiek et John Paul Leon. Sorti de ça…

Quel est ton premier souvenir de BD ou comics ?

BD franco-belge : Tintin et Astérix.
En comics techniquement, ça doit être du Garfield quand j’étais tout petit. Et puis la jeunesse de l’Oncle Picsou, de Don Rosa. Sinon à l’adolescence, j’ai vraiment plongé dans le comics mainstream avec le run de Garth Ennis sur le Punisher.

Qu’est ce que tu lis en ce moment ?

Pas mal de mangas, en fait ! Je termine notamment Ayako, de Tezuka et je me lance dans Gundam Thunberdolt. En coup de cœur récent, j’ai adoré « Ted, drôle de coco », d’Emilie Gleason chez Atrabile. Sinon la nouvelle série de Daniel Warren Johnson, « Murder Falcon » vient de débuter et démarre sur les chapeaux de roue.

Sur quoi travailles-tu actuellement ?

Je traduis encore certains titres de 2019, je commence à regarder ceux de 2020.

A quoi peut-on s’attendre pour la suite chez Paperback ?

Un volume de titres toujours raisonnable (maximum 10 par an), le retour d’un dessinateur dont le bouquin avait bien plu en 2018, deux nouvelles séries, la fin de Mech Academy, la suite d’Orc Stain et une surprise signée d’un des scénaristes les plus en vue du moment !

 

Voilà pour cette première interview qui j’espère vous aura plu et vous aura, comme moi, permis d’apprendre quelques petites choses sur le métier d’éditeur. On se retrouve, j’espère, très vite pour de nouvelles interviews de ce type.

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